Joseph Bizard (OC Sport) : « Le sport à ses règles, la nature aussi »

Depuis plus de 10 ans, OC Sport travaille à organiser des événements responsables, à l’image de la Route du Rhum ou du marathon de Genève, qui à leur niveau ambitionnent de dessiner un avenir plus vertueux. Comment gérer l’éphémère dans le durable, comment fédérer les passionnés de sport en particulier outdoor et s’engager dans la création d’événements responsables ? Comment inspirer à travers des émotions et des formats novateurs et inclusifs ? Nous avons rencontré Joseph Bizard, directeur général d’OC Sport qui rappelle que « si le sport a ses règles, la nature aussi. »

Bruno Cammalleri : Quel est aujourd’hui le positionnement d’OC Sport dans l’organisation d’événements sportifs ?

Joseph Bizard : OC Sport est aujourd’hui un organisateur d’événements connu historiquement pour la voile mais qui possède majoritairement une activité de sports d’endurance et running : nous sommes présents aujourd’hui dans le triathlon, le running et le vélo. On opère 15 événements dans l’outdoor et 6 événements dans la voile. Nous avons chaque année, s’agissant du running, plus de 115 000 dossards distribués sur nos épreuves.

Je peux vous citer le marathon de Genève, le marathon de Nantes et le marathon international de la côte d’Amour. Ce dernier en est déjà à 17 000 coureurs en seulement deux éditions et s’impose comme l’un de plus grands marathons français. Sur chacune des grandes épreuves marathon nous avons l’épreuve reine qui est le format marathon, un format semi et un format 10km. On a aussi le Balexert 20 km de Genève, le triathlon de Genève ou encore le triathlon d’Evian. Ce sont de magnifiques courses autour du lac Léman. Enfin, OC Sport organise des épreuves un peu plus atypiques sous l’angle de la convivialité et de l’expérience, à l’image de la Run Mate, qui est une course en équipe autour du lac Léman, qui dure entre 24 et 36 heures et qui est sold out en moins d’un mois. Nous venons par ailleurs de récupérer les 24 heures vélo, une course qui se dispute sur le circuit Bugatti du Mans.

Bruno Cammalleri : Comment pouvez-vous décrire l’ADN d’OC Sport ?

Joseph Bizard : Chez OC Sport nous avons une promesse qui fait partie de notre ADN : on s’est construit il y a 30 ans avec des aventuriers qui étaient nos fondateurs : Ellen MacArthur et Mark Turner. Ils avaient une vision extrêmement innovante et OC Sport a construit son histoire sur des épreuves en nature dans les plus beaux panoramas (montagnes, lacs, mers) et sur un ADN d’innovation et de marketing hyper forts. Voilà comment nous nous sommes construits.

Bruno Cammalleri : Avez-vous un exemple d’innovation récente mise en place par OC Sport ?

Joseph Bizard : Sur le marathon de Nantes, nous avons créé la première plateforme flottante de 350 mètres qui traverse l’Erdre. Lorsque nous avons dessiné le tracé de ce marathon, nous nous sommes rendu compte qu’il était dommage de faire des contournements par des zones industrielles et qu’il était beaucoup plus agréable de courir dans un parc qui jouxte l’Erdre. D’où la création de cette plateforme de 350 mètres de long pour traverser l’Erdre en courant. Il s’agit d’une première mondiale.

Bruno Cammalleri : Comment placez-vous concrètement la RSE et les objectifs environnementaux au cœur de vos réflexions ?

Joseph Bizard : Nous avons construit OC Sport dans la nature grâce à des navigateurs qui faisaient le tour de la planète. En 2015, OC Sport a lancé sa première stratégie RSE et la RSE fait partie des piliers de la construction de nos événements depuis cette période, soit 10 ans. Nous nous sommes structurés autour de ce pilier fort et il y a eu des investissements en ce sens. Cela se traduit par une politique RSE assez consistante.

Cette stratégie RSE s’est construite autour de trois axes. Le premier axe est la stratégie carbone. Cela paraissait évident dès 2015 d’aller sur le terrain de la lutte contre le réchauffement climatique et donc les émissions de carbone. Nous avons ainsi établi une trajectoire qui s’est affinée au fil des années et que la science avançait sur ces sujets, jusqu’à l’aboutissement en 2021 de l’écriture d’une trajectoire carbone avec Carbone 4. Cette trajectoire est bien alignée avec notre champ d’activité qui est l’événementiel sportif. Cette trajectoire est déclinée dans tous nos événements. Nous sommes capables aujourd’hui de dire quel est le bilan carbone de chacun de nos événements grâce à une vraie méthodologie très robuste. Nous avons recruté un responsable RSE, Stéphane Bourrut Lacouture, qui est un ingénieur et qui travaille dans notre structure de 80 collaborateurs. C’était une priorité pour nous. Nos chefs de projets construisent leurs projets avec des objectifs financiers, opérationnels mais aussi des objectifs carbone. Et ça, culturellement, c’est assez fort.

Nous restons très humbles face à ces enjeux car nous ne pouvons pas avoir la maîtrise à 100% de tout ce qu’il peut se passer dans nos bilans carbone : il y a certains éléments de contexte qui peuvent nous affecter. Par exemple, si nous avons un événement qui a une baisse drastique de sa fréquentation comme dans le cadre du Covid, notre bilan sera significativement meilleur vis-à-vis du déplacement des participants… nous sommes tributaires de la quantité de personnes qui se déplacent sur nos événements. Nous devons jouer sur cette composante pour faire évoluer notre trajectoire, en stimulant le transport décarboné, le covoiturage et les mobilités douces. On y arrive et on voit que l’on a des bonnes marges de progression. Je suis très fier de l’accompagnement hyper professionnel de Carbone 4.

Photo : Matthieu Rivrin
Photo : Matthieu Rivrin

Bruno Cammalleri : Quels sont les autres axes de votre stratégie RSE ?

Joseph Bizard : Nous utilisons nos événements comme plateformes d’impact, dans le sens où nous avons conscience que nous sommes des troubadours de l’événementiels… nos événements sont très éphémères. Mais le rayonnement de ces événements demeure fort et nous touchons un large public à l’image des 115 000 participants par an sur nos courses de running. Sans oublier leurs accompagnants. Sur le Route du Rhum, ce chiffre peut atteindre des millions de personnes qui viennent voir la course. Nous avons donc cette possibilité de nous faire entendre et de communiquer sur ces sujets environnementaux.

Nous intégrons sur tous nos événements depuis 2021, de façon systématique, une cause liée à l’environnement via une association ou une ONG. Nous la laissons communiquer pour qu’elle se fasse entendre et qu’elle puisse véhiculer ses idées avec pédagogie sur toutes ces questions. Nous nouons à chaque fois un partenariat avec ces acteurs qui ont carte blanche. Ils ont accès au village avec les stands ou encore à nos écosystèmes digitaux. Nous leur offrons des espaces que, « normalement », nous pourrions monétiser. Je peux citer l’exemple de Surfrider sur la Route du Rhum 2022 qui a été notre ONG partenaire et qui a pu faire de la pédagogie sur la préservation des océans. Je peux décliner ce type d’exemple car nous l’avons réalisé sur de nombreuses autres épreuves, notamment avec l’IFREMER.

Bruno Cammalleri : Le troisième axe de votre RSE concerne justement la notion de responsabilité…

Joseph Bizard : Nous avons toujours considéré qu’il fallait que l’on prenne nos responsabilités. On ne pouvait pas juste travailler sur le carbone et sur la partie image. Nous avons intégré un volet que l’on pourrait appeler « Prendre nos responsabilités ». Partout où l’on pense que l’on peut transformer ou remplacer quelque chose de polluant par quelque chose de clean, alors nous le faisons ! Cela donne ainsi plein d’initiatives qui seront très différentes les unes des autres, des choses très stratégiques comme des choses plus anecdotiques. Par exemple, cela fait 10 ans que nous avons supprimé les gobelets en plastique sur nos marathons. Cet exemple peut paraître anecdotique, mais il ne l’est pas. Dans nos épreuves de voile, en 2024, nous avons été les premiers organisateurs a mettre en place des zones de protection des cétacés. Cela a ensuite été repris par nos amis du Vendée Globe. Sur la Route du Rhum, nous avons interdit le retour en cargo. Nous avions envie de montrer le chemin dans l’esprit du « beyond sport for nature ». Le sport a ses règles mais la nature aussi.

Bruno Cammalleri : Comment voyez-vous l’évolution des enjeux RSE dans le sport et la question de la réduction de l’empreinte carbone des événements à moyen terme ? 

Joseph Bizard : Notre stratégie s’établit jusqu’à 2030, et s’il y a bien une chose sur laquelle il faut être consistant et constant c’est justement la trajectoire de réduction du carbone. On arrive à une phase où l’on a besoin de confronter la réalité économique de nos épreuves, autrement dit la croissance que l’on est capable de générer sur des épreuves qui se portent bien, avec des choix de plus en plus environnementaux. Nous devons trouver les meilleurs compromis. Voilà l’un des principaux enjeux auquel nous sommes confrontés. On a tous envie de se réunir et ça c’est souhaitable. Il ne faut pas revenir là-dessus, c’est notre rôle dans la société de réunir les gens pour qu’ils vivent de belles émotions ensemble. On est très heureux de le faire, et plus on aura de monde plus on sera heureux. Mais la question qui se pose est : avec qui le faisons-nous, à quel endroit ?

Nous sommes très heureux que le marathon de Genève ait décidé depuis plusieurs années de suspendre la promotion du recrutement de ses coureurs en dehors du territoire de Suisse. On n’a pas besoin d’avoir des gens qui viennent de New-York ou d’Australie sur cette course et qui explosent notre bilan carbone lorsque nous sommes déjà full avec des suisses ou des limitrophes qui peuvent venir en train. On peut se réunir pour courir, célébrer le sport mais sans être déconnectés de la réalité écologique. On a arrêté de marketer nos épreuves en dehors de leur bassin de chalandise. Avoir du monde oui, mais avoir du monde qui vient de très loin, non. Il s’agit d’une évolution majeure d’avoir des événements régionaux à dimension nationale, et pas des événements internationaux à dimension régionale. Faire venir des gens du bout du monde pour courir sur un territoire, ce n’est pas l’avenir selon nous.