Grand entretien avec Henri Charpentier, co-auteur de « Grands Prix – De la naissance de la course auto en France au retour du circuit Paul Ricard »

Ecrivain et historien du sport, Henri Charpentier est un passionné d’olympisme et de Formule 1. Ancien grand reporter et rédacteur en chef à France Inter, il a couvert les plus grands événements sportifs et commenté en direct à la radio près de 130 Grands Prix de F1 entre 1975 et 1983. En cette année de retour du Grand Prix de France sur le circuit Paul Ricard, Henri Charpentier et Bernard Bakalian, le photographe d’Alain Prost, signent « Grands Prix – De la naissance de la course auto en France au retour du circuit Paul Ricard ».

La plume d’Henri Charpentier et les photos de Bernard Bakalian, adossées à un minutieux travail de recherche historique et de mise en perspective statistique, forment un savoureux cocktail qui régalera les passionnés. Des pionniers aux champions de légende en passant par les sept pistes françaises du championnat du monde de F1, ce livre de référence sur les Grands Prix en France, préfacé par Alain Prost et Jean Todt, offre pléthore de documents d’époque avec une incroyable densité d’informations et de statistiques. Au plus près des sources, les auteurs racontent cette épopée qui vit les courses quitter les routes pour gagner les circuits puis s’organiser en championnat du monde, la France tirant toujours son épingle du jeu.

Sportsmarketing.fr s’est rendu au Mondial de l’Auto 2018 (Paris 15e) pour rencontrer Henri Charpentier qui nous livre les secrets de fabrication de ces 200 pages de plaisir.

Mondial de l'Auto. 02/10/2018. Les deux auteurs Henri Charpentier et Bernard Bakalian présentent leur livre GRANDS PRIX. Stand Renault avec Alain Prost (auteur de la première préface du livre) et Christian Estrosi. Photo Thierry Thomassin
Mondial de l’Auto. 02/10/2018. Les deux auteurs Henri Charpentier et Bernard Bakalian présentent leur livre GRANDS PRIX. Stand Renault avec Alain Prost (auteur de la première préface du livre) et Christian Estrosi. Photo Thierry Thomassin

Bruno Cammalleri : Comment est né le projet de faire ce livre ?

Henri Charpentier : L’idée est née instantanément le jour où Christian Estrosi, qui était alors président de la Région PACA, a annoncé le retour du Grand Prix de France. C’était le 5 décembre 2016 et ça a tout de suite germé dans ma tête. Je me suis souvenu d’avoir bien connu tous les pilotes qui avaient gagné le Grand Prix de France au Castellet. Il faut dire qu’à l’époque nous avions un meilleur accès aux pilotes, bien plus direct. On avait un lien privilégié avec eux. Par exemple, je suis ami avec Jackie Stewart depuis 45 ans : après ses 3 titres de champions du monde, il est devenu commentateur à la télévision américaine. Stewart était aussi accrédité par Good Year, il me donnait des renseignements sur Goodyear et les pilotes équipés par ce manufacturier, et moi je lui donnais les renseignements de ceux qui roulaient en Michelin.

« Nous avions un trésor à utiliser »

En 14 courses organisées au Castellet de 1971 à 1990, il y a eu 10 vainqueurs différents (Prost a gagné 4 fois et Mansell 2 fois). 10 pilotes que je connaissais très bien. Je me souviens d’ailleurs des 4 succès d’Alain Prost qui est recordman des victoires au Paul Ricard (1983, 1988, 1989, 1990) en sachant aussi qu’il est monté à 8 reprises sur le podium provençal, ce qui est exceptionnel. Le lendemain de l’annonce de Christian Estrosi, j’appelle Bernard Bakalian, le photographe d’Alain Prost, qui lui aussi pensait que l’on pouvait faire quelque chose. Pour moi, il ne fallait pas se contenter de revenir sur ces 14 courses du Castellet. C’était trop facile et simpliste de faire cela. On a utilisé les photos de Bernard Bakalian sur la carrière de Prost, car Bernard était son photographe personnel. Cela signifie que l’on disposait aussi des équipiers de Prost avec une liste impressionnante : Senna, Mansell, Hill, Rosberg, Lauda… on s’est donc dit que nous avions un trésor à utiliser.

« Sans Bernard je ne peux pas faire le livre, et Bernard ne peut pas faire le livre sans moi »

Après 3 semaines de réflexion, je recontacte Bernard Bakalian, et je lui propose de raconter l’invention du sport automobile en France avec les firmes françaises Michelin, Renault, Peugeot… car, oui, c’est nous qui avons créé la course automobile. Sans Bernard je ne peux pas faire le livre, et Bernard ne peut pas faire le livre sans moi. C’est un mariage de compétences où l’on a utilisé nos deux forces légitimes et voilà le livre ! On avait déjà travaillé ensemble sur les Jeux Olympiques d’Albertville. Outre les photos, il y a aussi toutes les couvertures de presse que Bernard a pu faire comme L’Equipe, Le Figaro ou Paris Match. De mon coté, j’ai ajouté des choses que peu ont fait : le tour de circuit avec la voiture qui a gagné les 24 heures du Mans, avec Didier Pironi au volant, et trois ans plus tard j’ai la chance de faire le premier direct radio à bord d’une Formule 1. C’était en 1981. Ce sont des moments forts que nous racontons dans le livre.

Bruno Cammalleri : Quels sont les temps forts que vous retenez dans l’histoire des Grands Prix de France au Castellet ?

Henri Charpentier : Selon moi il y en a 4. Tout d’abord, la victoire de Stewart en 1971. C’est le premier doublé de Tyrrell, et on a un français sur le podium puisque François Cevert fini second. Cevert renouvellera cette performance en 1973 en terminant derrière Ronnie Peterson. Le second temps fort, c’est le duel entre deux géants, l’un sur Ferrari et l’autre sur McLaren : Lauda et Hunt. Le troisième temps fort, qui est pour moi le plus marquant, c’est 1982. Une victoire comme l’on n’en avait plus vu depuis Amiens 1913 : 1er Arnoux, 2ème Prost, 3ème Pironi, 4ème Tambay. Le quatrième temps fort que j’aimerais citer, ce sont les 3 victoires consécutives d’Alain Prost (1988, 1989, 1990). Depuis 1950, un seul pilote a gagné 3 fois de suite le Grand Prix de France, et ce pilote c’est Prost. Il a même gagné un sixième Grand Prix de France en 1993, sur la piste de Magny-Cours.

Bruno Cammalleri : Sur quelle méthodologie et sur quels procédés vous êtes vous appuyé pour faire ce livre ?

Henri Charpentier : Il y a bien évidemment un long travail d’écriture. Mais avant, il y a les statistiques. Il faut aller voir les statistiques. A partir des statistiques, j’ai choisi les grandes phases du départ, c’est à dire les pionniers qui ont lancé la course automobile avec la création de la première course, la création de l’Automobile Club de France et c’était le premier automobile club. Aujourd’hui il en existe plus de 200 et ça s’appelle la FIA. On rappelle que le premier Grand Prix a lieu en 1906, officiellement dénommé Grand Prix de l’Automobile Club de France et c’est Renault qui l’a gagné sur un circuit tracé sur des routes au Mans. Même le Grand Prix de France du Championnat du Monde de Formule 1 s’appellera le Grand Prix de l’ACF (Automobile Club de France) jusqu’en 1967. Ce dernier Grand Prix de l’ACF s’est disputé au Mans, comme le tout premier. Il n’y a eu qu’une seule épreuve sur le circuit Bugatti du Mans, c’était cette année là en 1967, et il fut remporté par le seul pilote champion du monde constructeur sur sa propre voiture : Jack Brabham. L’année d’après, en 1968, c’est Jacky Ickx qui s’impose pour le premier Grand Prix de France.

Bruno Cammalleri : Justement, concernant ce fin travail porté sur les statistiques, pouvez-nous nous donner d’autres exemples d’enseignements appris grâce aux chiffres ?

Henri Charpentier : J’ai choisi de placer le Grand Prix de France 2018 en fin de seconde partie avec la photo de Lewis Hamilton qui fonce vers la victoire. Avec la légende suivante : « Lewis Hamilton sur les traces de Fangio… ». J’insiste vraiment sur l’importance des trois petits points que j’ai fait ajouter. En effet, beaucoup de pilotes qui ont gagné le Grand Prix de France remportent ensuite le titre de champion. A l’instar de Michaël Schumacher… D’ailleurs, dans toutes mes recherches statistiques, je m’aperçois qu’il n’y a qu’un Grand Prix qui a été gagné 8 fois par le même homme : c’est le Grand Prix de France (1994, 1995, 1997, 1998, 2001, 2002, 2004, 2006). Et cela sur la même piste, celle de Magny-Cours, dans la Nièvre. On se devait de faire cet hommage à Michaël Schumacher, accompagné de la préface de son ancien patron d’équipe Jean Todt ainsi que les photos de Bernard Bakalian.

« On ne peut pas faire de traitement de l’actualité sans avoir un oeil sur le passé et l’histoire »

Le Grand Prix de France se situe toujours en milieu de saison, et pour moi le championnat 2018 s’est dessiné au Paul Ricard dans la lutte entre Hamilton et Vettel. C’est durant cette course que j’ai compris que Lewis Hamilton allait être champion, alors que Vettel s’accrochait lors du départ avec Bottas. Donc, comme je le disais à l’instant, on s’aperçoit dans les statistiques que le vainqueur du Grand Prix de France est bien souvent titré en fin de saison. En effet, on ne peut pas faire de traitement de l’actualité sans avoir un oeil sur le passé et l’histoire. Je me dis donc, à ce moment là, qu’il manque quelque chose à Vettel qui fait là une erreur monumentale quand il s’accroche avec Bottas alors qu’il était leader du championnat. Il se retrouve en fond de grille après cette collision, finit 5ème, perd 15 points sur Hamilton qui reprend les commandes du championnat. Le Grand Prix de France, un tournant de la saison ? Oui, incontestablement !

« Mercedes n’avait plus gagné en France depuis 1954 ! »

Cette victoire de Lewis Hamilton le 24 juin 2018 au Castellet est la première victoire du constructeur Mercedes en France depuis 1954 (doublé cette année là au Grand Prix de France de Fangio et Kling). Ce fait historique et sportif, hélas, personne ne l’a mentionné. Dans aucun journal ni dans aucune analyse d’après course. L’année d’après aux 24 Heures du Mans 1955, la sortie de route puis l’explosion de la Mercedes du pilote Pierre Levegh provoquait la plus grande tragédie du sport automobile avec plus de 80 morts. A la suite de ce drame Mercedes a arrêté la compétition automobile. Quelques jours après les 24 Heures du Mans 1955 le Grand Prix de France de Formule 1 a été annulé avant de revenir en 1956. Dans les années 1990 Mercedes est revenu à la compétition par la petite porte : d’abord comme motoriste de Sauber, McLaren, Force India et Brawn, puis en tant que constructeur en 2010. Mais ce n’est qu’en 2018 que le constructeur Mercedes revient au Grand Prix de France de Formule 1. Mercedes n’avait plus gagné en France depuis 1954 ! Voilà une information qu’il faut souligner.

Bruno Cammalleri : Autre clé dans votre méthodologie de travail pour réaliser cet ouvrage, la recherche de unes et d’illustrations d’époque en particulier dans la presse régionale. Pouvez-vous nous expliquer comment avez-vous procédé ?

Henri Charpentier : Oui, nous sommes le pays qui a donné le plus de circuits à la Formule 1. Quand on a fait les portraits de ces 7 circuits – Reims, Rouen, Charade, Le Mans, Dijon Prenois, Magny Cours, Paul Ricard – on a demandé à tous les journaux régionaux concernés s’ils voulaient bien nous prêter la une qui correspond. La plupart nous ont donné l’autorisation.

Pour Reims on a évidemment choisi la première course avec la victoire de Fangio, et on a mis la une de l’Union de Reims avec Fangio. Pour Rouen 1952, on a la première victoire d’une Ferrari en F1 en France avec un certain Ascari qui deviendra champion du monde et on a la une du journal Paris Normandie. A Charade, autour des volcans, on choisit de mettre la une de La Montagne sur la victoire de Jim Clark en 1965. Au Mans en 1967, c’est Jack Brabham qui gagne, et nous avons deux journaux dans l’ouvrage : Le Maine Libre et Ouest France. Ensuite on a les 10 vainqueurs du Castellet : Stewart, Peterson, Lauda, Hunt, Andretti, Jones, Arnoux, Prost, Piquet et Mansell. Il y a aussi les 4 portraits des pilotes qui ont fait la pole sans gagner : Watson, Laffite, Senna et Tambay.

J’ai passé une semaine entière aux archives de la Bibliothèque nationale de France. J’ai fait un travail de recherche sur les papiers, les journaux et les films de l’époque. Outre ses photos, Bernard Bakalian a fait un gros travail sur la calligraphie et l’amélioration de plusieurs documents. Il faisait des choix sur la possible utilisation de tel ou tel document pour illustrer.

« Le plan de masse du circuit : un document unique que personne n’a jamais eu ! »

J’ai pu rencontrer Michèle Ricard, fille de Paul Ricard, qui nous a ouvert les archives familiales dans la maison de Paul Ricard. J’ai retrouvé dans un carton un plan que l’on a ouvert sur une table de 4 mètres de long et 2 mètres de large : c’était le plan de masse du circuit Paul Ricard qui date du 4 mars 1968. Un document unique que personne n’a jamais eu ! Vous le retrouverez à la fin du livre. Et au tout début du livre vous pourrez voir un autre document exceptionnel : la une du journal « La Vie au Grand Air » avec les 4 organisateurs du premier salon de l’auto en 1898, la dénommée « Exposition de l’Automobile Club ». Une affiche retrouvée aux Archives de Pau.

Grands Prix – De la naissance de la course auto en France au retour du circuit Paul Ricard // Par Henri Charpentier et Bernard Bakalian, préfaces d’Alain Prost et Jean Todt // Solar Editions

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