Grand entretien avec Bernard Bakalian, photographe, co-auteur de « Grands Prix – De la naissance de la course auto en France au retour du circuit Paul Ricard »

Bernard Bakalian a couvert 215 Grands Prix de Formule 1 et était le photographe d’Alain Prost tout au long de sa fantastique carrière. A ce titre, il a partagé l’intimité du quadruple champion du monde, approchant ses célèbres équipiers : René Arnoux, Niki Lauda, Keke Rosberg, Ayrton Senna, Nigel Mansell, Jean Alesi, Damon Hill. Ses clichés ont fait le tour du monde et vont régaler les lecteurs de « Grands Prix – De la naissance de la course auto en France au retour du circuit Paul Ricard » (Solar Editions), ouvrage dont il est co-auteur avec l’écrivain et historien du sport Henri Charpentier. Une qualité et une quantité d’illustrations exceptionnelles que l’on doit au travail minutieux des deux auteurs. Bernard Bakalian revient pour Sportsmarketing.fr sur l’épopée de cet ouvrage, sur sa carrière, et se confie sur sa science de la photographie.

Bruno Cammalleri : Comment avez-vous travaillé sur les photos pour aboutir à cet ouvrage ?

Bernard Bakalian : Ce n’est pas la première fois qu’Henri Charpentier et moi même travaillons ensemble. On a fait notamment les Jeux Olympiques d’Albertville 1992 et on se connaît depuis les années 1980 grâce à la F1. Nous avons conduit un travail très enrichissant au niveau des images. Nous avons tout cherché au niveau des illustrations, puis il a fallu travailler, nettoyer et préparer chaque photo, une à une. Ce travail était intéressant car nous avons appris beaucoup de choses. Par exemple, la première grande victoire de Renault dans Paris-Vienne en 1902. Sur la course de la mort Paris-Madrid 1903, on a une photo de Louis Renault lors de l’arrivée à Bordeaux sur sa Renault AK n°3 qui apprend la mort de son frère Marcel. Il était alors premier de sa catégorie et apprend la triste nouvelle à Bordeaux, endroit même où la course fut stoppée par les autorités en raison du nombre de victimes. On apprend nous même plein de faits historiques et sportifs passionnants que nous avons pu approfondir, et que l’on veut partager avec nos lecteurs.

Bruno Cammalleri : Sur quelles ressources vous êtes-vous appuyé ?

Bernard Bakalian : On s’est avant tout appuyé sur le plan de travail qu’Henri Charpentier a construit par rapport à son texte, aux grands événements dont on parle et aux statistiques compilées. D’après ces grands points, nous avons fait des recherches d’images que l’on retrouve dans le livre. Il faut savoir que l’on avait énormément d’autres images, qui, elles, ne sont pas dans le livre car on a jugé qu’elles ne correspondaient pas à des événements suffisamment significatifs. Forcément, nous ne pouvions pas tout mettre ! Mais avec ces autres photos, nous aurions pu faire le double de ce livre. Le même travail de sélection a été fait sur les journaux et documents d’archives, puisque nous avons intégré des unes de journaux sur chaque événement, dès qu’on le pouvait. Ainsi, sur la bagarre de manufacturiers Continental / Michelin lors du Paris-Vienne 1902 (cf page 39 du livre) où Continental se proclamait vainqueur avec le pilote Zborowski (alors que c’est Marcel Renault qui s’était imposé), Michelin publie une mise au point très claire dans le journal « L’Auto-Velo » en appelant ça « La vérité et la contre vérité ». On montre la colère de Michelin dans cet étonnant rappel à l’ordre à Continental par affiche interposée : la rivalité est non seulement sportive, mais aussi publicitaire et commerciale. Voilà une découverte intéressante qui peut éclairer et contribuer à mettre en perspective certaines publicités que l’on peut voir aujourd’hui dans le registre du « nous sommes meilleurs que nos concurrents ». Nous avons obtenu cette archive via le service de presse de Michelin, et la plupart des autres grâce à un travail de recherche mené à la Bibliothèque nationale de France en trouvant des pages de journaux et des publicités.

« Il a fallu retravailler ces documents, en les nettoyant et les éclaircissant de façon légère, pour qu’ils puissent tout de même garder leur coté ancien. »

J’avais beaucoup de vieilles photos que j’ai dû numériser. Il y avait des pages de journaux qui étaient de mauvaise qualité quand nous les recevions, en particulier quand on avait des photocopies de journaux qui dataient du début du 20ème siècle. Il a fallu faire des scans puis retravailler ces documents, en les nettoyant et les éclaircissant, de façon légère, pour qu’ils puissent tout de même garder leur coté ancien. Parfois, on ne pouvait rien faire sur certains angles à cause de la présence d’ombres foncées. L’utilisation de journaux crédibilise les événements que nous relatons et apportent un complément d’information qui, bien souvent, n’avait pas besoin d’être expliqué.

Page 11 (droite) 120 ans séparent les deux affiches. La première affiche du premier Salon de l'Auto en 1898 et celle du Mondial de l'Auto 2018
Page 11 (droite) 120 ans séparent les deux affiches. La première affiche du premier Salon de l’Auto en 1898 et celle du Mondial de l’Auto 2018

Bruno Cammalleri : Vous avez couvert 215 Grand Prix de Formule 1. Si vous deviez retenir 2 Grands Prix de France, quelles seraient ces éditions et pourquoi ?

Bernard Bakalian : Le dernier Grand Prix de France qui m’a marqué est celui de 1990 quand Alain Prost s’impose pour ce qui était le dernier Grand Prix de France de F1 organisé sur le Paul Ricard, avant bien sur son retour de 2018. C’était la 4ème victoire d’Alain Prost au Castellet (après 1983, 1988 et 1989) et c’était la 100ème victoire de la Scuderia Ferrari en Formule 1, le tout avec le numéro 1 puisque Prost était champion du monde en titre. Cette course était mémorable, et surtout c’était Alain Prost, le pilote que j’ai suivi pendant de nombreuses années, qui remportait le Grand Prix de France sur une Ferrari. C’est l’une des dernières courses qui m’a beaucoup marqué et on y revient bien évidemment dans le livre.

« Dijon 1981 : C’était Prost, c’était Renault, un pilote français sur une voiture française au Grand Prix de France. »

Il y a aussi Dijon-Prenois 1981, qui est la première victoire de Prost au Grand Prix de France. Il remporte ce Grand Prix sur Renault, j’y étais et ce fut exceptionnel. C’était Prost, c’était Renault, un pilote français sur une voiture française au Grand Prix de France. Sur place, ce n’est pas une course où l’on a eu l’impression de vivre un grand moment. C’est après, quand on avance dans le temps, avec le recul et quand on revoit les photos, que l’on se rend compte que c’était un grand événement.

Bruno Cammalleri : Comment avez-vous vécu l’édition 2018 du Grand Prix de France ?

Bernard Bakalian : Le retour du Grand Prix de France au Castellet a été un grand plaisir pour beaucoup de monde. En particulier pour nous qui avions connu le circuit dans les années 1970 et 1980. C’était un bonheur d’y retourner en 2018 même si on était déjà revenu pour certains essais privés et d’autres courses comme le GT. C’est un circuit qui est complètement différent des autres, comme l’a voulu Paul Ricard. Il y a d’ailleurs dans le livre le plan de masse du circuit, un document exceptionnel. On raconte dans le livre l’attention particulière de Paul Ricard portée sur la sécurité. Il y a de grandes courbes et de grands échappatoires, les photographes sont donc un peu plus loin mais cela nous permet de travailler avec des objectifs de longue focale, ce qui donne des prises de vues très intéressantes.

« En tant que photographe on aime vraiment jouer avec tous ces éléments du circuit Paul Ricard »

Depuis 2002 grâce à Philippe Gurdjian, l’ancien PDG du circuit Paul Ricard, on a un design de la piste qui apporte des lignes et des couleurs différentes. En tant que photographe on aime vraiment jouer avec tous ces éléments du circuit Paul Ricard. Ces lignes abrasives favorisant la décélération d’une voiture offrent une identité remarquable au site. Et contrairement à beaucoup de circuits, il n’y a pas de grillages gênants pour les photographes, ce qui offre des angles de prises de vues très libres. Sur place, j’ai trouvé que les séances d’essais du Grand Prix passaient très vite car il y avait de grandes distances entre les virages où nous devions nous arrêter pour faire les photos malgré les mini-bus mis à notre disposition. Pour faire 2 ou 3 virages pendant une séance d’essais, il fallait faire très vite ! Pareil pour la course, entre le départ, puis un ou deux autres virages, avant de revenir pour le podium.

Bruno Cammalleri : Vous étiez le photographe d’Alain Prost, comment travailliez-vous avez lui ?

Bernard Bakalian : Alain Prost a débuté sa carrière en Formule 1 en janvier 1980 lors du Grand Prix d’Argentine, et j’ai commencé à travailler sur les Grands Prix de F1 pour les deux dernières manches de cette saison, soit le Grand Prix du Canada à Montréal et le Grand Prix de Watkins Glen. J’ai eu l’opportunité d’arriver en Formule 1, j’y ai développé des contacts et j’ai continué comme cela. Au fur et à mesure de mes rencontres avec les pilotes, comme Alain Prost, René Arnoux, Patrick Tambay ou Jacques Laffite, nous avons lié une relation d’amitié. Alain Prost a connu la carrière et les succès que l’on sait, et il a accepté que je le suive durant les Grands Prix mais aussi en dehors des circuits.

« Prost et Senna main dans la main lors du podium du Grand Prix de Monaco 1984 »

Il pouvait faciliter certains reportages photos auprès de lui quand c’était compliqué à monter, que ce soit dans les motorhomes ou avec ses écuries, en particulier durant l’époque McLaren à un moment où il commençait à avoir une exposition très importante. On a connu les titres et puis d’autres moments plus durs. Prost, qui était chez Renault en 1983, perd le championnat de 2 points face à Nelson Piquet lors du dernier Grand Prix en Afrique du Sud. En 1984, Alain Prost entame sa collaboration avec McLaren par un succès au Grand Prix du Brésil. Hélas il manquera le titre d’un demi-point face à Niki Lauda. Interrompu après 31 tours à cause de la pluie, le Grand Prix de Monaco n’a en effet donné lieu qu’à une demi-attribution des points, et j’ai d’ailleurs retrouvé une très belle photo de Prost et Senna main dans la main lors du podium de cette course. Je pouvais aussi retrouver Alain Prost en dehors des Grands Prix lors des essais privés, qui étaient plus fréquents à cette époque. Ils se déroulaient principalement en janvier en Afrique du Sud ou au Brésil, sans oublier les essais privés de la Scuderia Ferrari sur la piste de Fiorano.

Mondial de l'Auto. 02/10/2018. Les deux auteurs Henri Charpentier et Bernard Bakalian présentent leur livre GRAND PRIX. Stand Renault avec Alain Prost (auteur de la première préface du livre) et Christian Estrosi. Photo Thierry Thomassin
Mondial de l’Auto. 02/10/2018. Les deux auteurs Henri Charpentier et Bernard Bakalian présentent leur livre GRAND PRIX. Stand Renault avec Alain Prost (auteur de la première préface du livre) et Christian Estrosi. Photo Thierry Thomassin

Bruno Cammalleri : Qu’est-ce qu’une photo de Formule 1 réussie, quels en sont ses ingrédients ? Comment parvenir à capter l’instant le mieux possible ?

Bernard Bakalian : Une photo techniquement réussie et qui soit belle peut montrer l’arrière plan flou et la voiture nette pour l’effet de vitesse. Une autre photo réussie sera celle d’un événement, celle qui montre ce qu’il se passe sur place. Si vous arrivez à faire la photo d’un pilote parce qu’il vient de gagner la course, ou parce qu’il discute avec son team manager ou son équipier suite à un incident durant la course, même si la photo n’est pas parfaitement nette, alors ce sera une photo réussie car elle dira et racontera quelque chose. Par exemple, lors de la première course d’Alain Prost chez McLaren en 1984, lorsqu’il gagne à Rio, les mécaniciens et les ingénieurs l’ont pris sur leurs épaules pour le congratuler. C’était un événement, c’est une photo que j’ai pu faire et je considère que c’est une très belle photo.

« La vitesse n’est pas une contrainte ! »

Pour réussir à capturer ces instants il faut toujours être à l’affut, mis à part la photo technique. Quand on est sur un circuit, on y va chaque année et à peu près à la même date. On a donc généralement une bonne connaissance des lieux, on connaît la position du soleil le matin, idem pour les roulages de l’après-midi. L’éclairage sera moins bon l’après-midi car le soleil est plus bas le matin. Ainsi, le soleil était au zénith lors des qualifications qui avaient lieu de 13h à 14h. On savait dans quel virage se positionner pour pouvoir faire telle et telle prise de vue. On travaille aussi sur l’effet de vitesse, entre la voiture et l’arrière plan. Mais la vitesse n’est pas une contrainte ! C’est une technique de prise de vue que les photographes de sport automobile maîtrisent pour rapporter une photo qui soit nette. C’est aussi le cas en cyclisme, en athlétisme ou en moto.

Pendant les séances je faisais aussi des photos floues. Ce sont des photos avec effets artistiques. J’ai fait beaucoup d’images de ce style parce qu’étant donné que nous allions chaque année faire la même photo dans le même virage, une fois que nous avions fait nos prises de vues normales et qu’il restait du temps, je pouvais alors faire des photos différentes. Pour faire ces photos là je travaillais à basse vitesse et je faisais des photos en mouvement où je bouge beaucoup.

Tapisserie d’Aubusson / Meteora Rossa. Ferrari F1 – Michael Schumacher. « METEORA ROSSA », pour le 60ème anniversaire de Ferrari (2007) et la fin de carrière du septuple champion du Monde de Formule 1. Elle représente la Ferrari F1 de Michael SCHUMACHER, dans la grande courbe à Magny-Cours, pendant le GP de France (03/07/2005). Elle est enregistrée au registre du Syndicat des Artisans Lissiers d'Aubusson sous le numéro AMEXA10886. © Bernard Bakalian
Tapisserie d’Aubusson / Meteora Rossa. Ferrari F1 – Michael Schumacher. « METEORA ROSSA », pour le 60ème anniversaire de Ferrari (2007) et la fin de carrière du septuple champion du Monde de Formule 1. Elle représente la Ferrari F1 de Michael SCHUMACHER, dans la grande courbe à Magny-Cours, pendant le GP de France (03/07/2005). Elle est enregistrée au registre du Syndicat des Artisans Lissiers d’Aubusson sous le numéro AMEXA10886. © Bernard Bakalian

Bruno Cammalleri : Ces photos artistiques sont aussi devenues des tapisseries d’Aubusson. Pouvez-vous nous expliquez ce processus ?

Bernard Bakalian : Oui, ces prises de vues permettaient de faire autre chose, de changer par rapport aux photos traditionnelles et de toucher un autre milieu comme les collectionneurs et les galeries. J’ai commencé à faire des lithographies originales, en particulier 4 collections de lithographies sur Alain Prost en tirage limité et toutes signées par Prost. Ensuite, j’ai vu des tapisseries d’Aubusson lors d’un rendez-vous à l’Assemblée nationale, ce qui m’a donné l’envie d’en réaliser. J’avais justement des images floues qui correspondaient très bien au style des tapisseries d’Aubusson. En fait une tapisserie d’Aubusson c’est comme si nous avions une photo avec beaucoup de grain, ce qui nous renvoie ici à la maille du tissage. On a donc produit un mélange de couleurs qui va très bien avec les tapisseries d’Aubusson. Une galerie à Aubusson a accepté de faire un premier test avec moi et on a continué à travailler comme cela pour faire des pièces uniques. Il faut compter 6 mois de travail pour une tapisserie, et 2 mois pour le tissage pour mes tapisseries qui font 1.20m x 1.80m.

Grands Prix – De la naissance de la course auto en France au retour du circuit Paul Ricard // Par Henri Charpentier et Bernard Bakalian, préfaces d’Alain Prost et Jean Todt // Solar Editions

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