Le Racing Club de France ouvre sa toute première boutique en ligne, avec des produits Nike, 144 ans après sa fondation. L’annonce paraît modeste. Pourtant, elle en dit long sur un club qui a perdu son site historique, une large part de ses sections et l’usage exclusif de son nom. Il lui reste un patrimoine. Il cherche désormais à en faire une marque.
Un nom partagé entre quatre maisons
En région parisienne, « le Racing » désigne plusieurs clubs. D’abord le Racing 92, pensionnaire du Top 14. Il est né en 1890 comme section rugby du Racing Club de France. C’est aujourd’hui un club professionnel détenu par Jacky Lorenzetti. Ensuite le Racing Club de France Football, une association distincte basée à Colombes, qui évolue désormais en National 1. Puis le Lagardère Paris Racing, installé au bois de Boulogne. Enfin le Racing Club de France omnisports, fondé le 20 avril 1882. Il revendique 15 sections, plus de 6 200 membres et 101 médailles olympiques.
Trois de ces clubs portent le ciel et blanc. Or l’association historique n’en contrôle qu’un. Le détail le plus parlant tient dans une boutique : le club de football de Colombes vend déjà ses propres produits, de marque Hummel, sous le nom Racing Club de France.
Voilà le vrai problème de marque. Le RCF détient l’histoire, mais d’autres détiennent l’audience. Le Racing 92 joue chaque week-end dans un championnat diffusé à la télévision. L’omnisports, lui, n’a plus d’équipe phare pour porter son nom devant le grand public.
2006, l’année où le Racing a perdu son terrain
Pour comprendre la démarche, il faut remonter vingt ans en arrière. En 2006, à l’issue d’un appel d’offres, la Ville de Paris attribue au groupe Lagardère la concession de la Croix-Catelan. Le RCF occupait ce site du bois de Boulogne depuis 1886. Les épreuves d’athlétisme des Jeux olympiques de 1900 s’y étaient déroulées. Sur la page consacrée à son histoire, le club qualifie encore l’épisode d’« impensable ».
Le choc est d’abord financier. Avant même l’attribution, le député Bernard Debré avait d’ailleurs alerté le gouvernement. Selon lui, privé des ressources du site, le club risquait de renoncer à l’essentiel de ses missions. Ensuite, le RCF perd une large part de ses sections. Douze d’entre elles passent chez le nouveau concessionnaire. Le football et le rugby, de leur côté, poursuivent leur route au sein de structures privées. Enfin, Lagardère obtient aussi la jouissance du siège de la rue Éblé, dont le RCF reste propriétaire. Un accord de restitution n’intervient qu’en 2014.
Depuis, le Lagardère Paris Racing a fait de la Croix-Catelan un site de tennis reconnu. Il y organise notamment le Trophée Clarins, sur les courts de l’ancien site du RCF. Autrement dit, le nom Racing a survécu à la perte de la Croix-Catelan, mais pas sous le contrôle du club qui l’a créé.
Pourquoi le Racing Club de France mise sur sa marque
Dans le communiqué, le président Philippe Baudillon décrit les couleurs ciel et blanc comme « un actif puissant » dont le club est le dépositaire. Le vocabulaire n’a rien d’anodin. En effet, c’est celui d’un gestionnaire de patrimoine plus que d’un dirigeant sportif.
Le calcul se comprend. Un club omnisports vit surtout des cotisations de ses membres et de l’exploitation de ses installations. Or le RCF a perdu son site le plus emblématique. Il lui reste trois lieux : la rue Éblé dans le 7e arrondissement, la rue de Saussure dans le 17e et le golf de la Boulie à Versailles. Il lui reste surtout un actif immatériel considérable. Le club a accueilli des épreuves des Jeux de 1900 et de 1924. Il revendique aussi le titre de club le plus titré d’Europe.
Ce patrimoine ne coûte presque rien à entretenir. En revanche, il ne rapporte rien tant que personne ne l’exploite. C’est tout l’enjeu de la relance annoncée.
Le projet immobilier suit la même logique. Les 6 300 m² de la rue Éblé, en plein Paris, doivent faire l’objet d’une « transformation d’ampleur », selon le club. L’ambition affichée : en refaire un lieu sportif et de vie ouvert sur la ville. À une tout autre échelle, le FC Barcelone suit un chemin comparable lorsqu’il vend son stade pièce par pièce. Dans les deux cas, un lieu chargé d’histoire devient une source de revenus, et une identité devient un produit.
Nike, ou plutôt un catalogue Nike
La boutique elle-même reste modeste. Elle référence plus de 40 produits Nike brodés du blason, répartis en quatre catégories : homme, femme, enfant et accessoires. Deux pièces sont exclusives : un polo ciel et blanc, et un tee-shirt Nike x RCF « Just Do It ».
Toutefois, le partenariat passe par 11teamsports, un distributeur spécialisé dans le football et les sports d’équipe. Ce type d’acteur gère les boutiques de nombreux clubs. Il exploite par exemple depuis 2024 celles du Racing Club de Strasbourg Alsace. Le détail de l’accord avec Nike n’a pas été communiqué. Le dispositif ressemble donc davantage à une boutique clé en main qu’à un contrat d’équipementier classique.
Ce n’est pas un défaut. Au contraire, pour une association, ce modèle limite l’exposition. Le club apporte son blason, tandis que le distributeur prend en charge la vente. Surtout, le logo Nike apporte une caution à une marque qui cherche à se repositionner.
Le vrai test viendra du catalogue. Le club promet de le faire évoluer au fil du partenariat. Si les pièces exclusives se multiplient, le RCF passera d’une boutique de club à une véritable ligne de produits patrimoniale. Dans le cas contraire, la boutique restera un service rendu aux membres.
Une marque qui cherche encore son fil conducteur
Le communiqué énumère de nombreuses initiatives. D’abord, un pop-up store avec Chlore, une marque de maillots de bain techniques. Ensuite, deux prix littéraires, dont celui du meilleur livre de boxe du siècle. Puis un podcast, Sportissimo, qui compte près d’une vingtaine d’épisodes. S’y ajoutent des partenariats avec les Maisons des femmes Restart et les Hôpitaux Paris Est Val-de-Marne. Enfin, le club évoque des discussions avec le ministère des Armées.
Chaque initiative a sa cohérence. Pourtant, l’ensemble manque encore de hiérarchie. La culture, la santé, l’engagement social et le textile coexistent sans récit commun. Or une marque patrimoniale vit d’un récit simple, répété dans la durée.
Le Racing Club de France dispose ici d’un atout rare. Il n’a pas besoin d’inventer une histoire : il doit choisir laquelle raconter. Le berceau de l’olympisme français, le club aux 101 médailles, ou le futur lieu de vie parisien de la rue Éblé. Pour l’instant, le RCF avance par touches. Le chantier d’Éblé dira s’il a trouvé son fil.

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