Sasha Lanièce : aujourd’hui on prouve que ce n’est pas forcément celui qui arrive en premier qui gagne la course médiatique

Sasha Lanièce (Alderan/Class40) prépare sa première Route du Rhum. Navigatrice engagée, docteure et ingénieure, elle a quitté sa carrière scientifique pour la course au large. En 2024, elle fonde la première écurie 100% féminine de course au large, Les Déferlantes Sailing Team, pour inspirer les femmes à relever des défis qu’elles pensent hors de portée. Le succès, Sasha Lanièce commence à le toucher du doigt dans le monde de la voile. Et elle le doit surtout à son incroyable ténacité. Sur l’eau, elle passe l’étape de la Mini-Transat en solitaire et de la Transat Café L’Or en Class40, deux courses qu’elle a terminées avec réussite. 

Nous avons rencontré Sasha Lanièce à moins d’un mois du grand départ de la Route du Rhum 2026.

Bruno Cammalleri : comment est né votre projet de créer Les Déferlantes ?

Sasha Lanièce : Fin 2023, je boucle la Mini-Transat en solitaire. Je me retrouve à un carrefour de décision entre continuer la course au large, et retourner à ma vie de scientifique. Forcément, j’ai beaucoup réfléchi et je me suis dit que la course au large me plait car j’y mets beaucoup de ma vie de scientifique, mais il manquait un truc : le pourquoi. J’avais besoin de réaliser un projet qui ait plus de sens que juste essayer de gagner des courses.

Mon engagement pour les femmes est chez moi quelque chose d’inné puisque je viens d’une famille où il y a beaucoup de femmes et j’ai grandi avec beaucoup de femmes. Quand j’ai découvert très tardivement les inégalités, j’étais très choquée et surprise. On manquait de femmes dans les carrières scientifiques, et dans la voile aussi. C’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée d’une écurie, Les Déferlantes, avec une double mission : à la fois féminiser la voile en faisant naviguer des femmes en leur mettant le pied à l’étrier pour qu’elles puissent naviguer sur de plus gros projets ou des équipages mixtes, et, utiliser les récits de ces femmes qui sont toutes des femmes qui se lancent dans des projets qui leur semblent souvent inaccessibles. Ce sont des femmes qui vont oser malgré leurs peurs. Je voulais raconter notre histoire et notre chemin pour inspirer des jeunes femmes. Moi-même quand j’ai souhaité pratiquer la voile j’avais peur. Je n’arrivais pas à oser, et en fait cela s’est très bien passé. J’ai donc eu envie de porter ce message à des jeunes femmes et leur dire : osez, lancez-vous, prenez des risques, montez des entreprises, faîtes des métiers techniques et tout ce qu’on vous dit de ne pas faire.

Bruno Cammalleri : comment parvenez-vous à convaincre ces jeunes femmes ?

Sasha Lanièce : Ma légitimité n’est pas d’être une femme qui a réussi. Ma légitimité vient plus du fait que je suis parti de zéro et j’étais à la place de ces femmes. Je ne savais pas naviguer et je n’avais aucune idée de l’entrepreneuriat. En 2019, je ne savais même pas ce qu’était la TVA. Tout s’apprend, c’est une question de détermination, de progression, et à un moment, d’audace.

Bruno Cammalleri : et quel est le processus de recrutement ?

Sasha Lanièce : On passe une annonce et on étudie les profils. Ce fut aussi une aventure de savoir ce qu’on voulait : une fille qui gagne coûte que coûte, ou au contraire une fille qui n’est pas forcément au niveau mais que l’on va former ? On cherche quelqu’un qui travaille en équipe tout en faisant de la course en solitaire, et être une bonne communicante. Nous avions plusieurs critères. Nous avons ensuite procédé à des sélections sur l’eau, à la salle de sport, et des sélections écrites.

Nous avons eu deux skippeuses. La première possédait un profil de jeune sportive ambitieuse, le projet a duré un an. Nous lui avons donné le tremplin pour progresser sportivement et apprendre à monter des projets. Au bout d’un an elle était prête pour monter son propre projet et elle a pu voler de ses propres ailes. Nous avons eu une deuxième skippeuse qui elle savait monter des projets mais avait plutôt besoin d’être mise en confiance sur la partie sportive et la navigation. Elle est parmi nous depuis un an et elle s’est qualifiée pour la Mini-Transat 2027. Elle reste avec nous, elle a encore besoin de notre coaching. Elle va courir à son tour la Mini-Transat sur le bateau sur lequel j’ai moi-même couru. On lui souhaite le meilleur.

Bruno Cammalleri : vous avez un rôle de coach ?

Sasha Lanièce : Je ne vais pas m’occuper de la partie purement sportive car nous avons un coach physique et un entraîneur sur l’eau. Je vais coacher la skippeuse sur la gestion de son projet, où est-ce qu’elle met son énergie, comment on priorise. Je la vois toutes les semaines. Une semaine nous allons sur le bateau pour voir ce qu’il faut changer et réparer, une autre semaine on va aller naviguer toutes les deux pour qu’elle me montre ses nouvelles manœuvres, et une semaine dédiée à tout ce qui relève de l’agenda et gestion de budget. Elle essaiera de chercher quelques partenaires l’année prochaine pour apprendre et à son tour monter ses projets. L’idée est de l’aider à 360° sur tous les volets du projet.

Bruno Cammalleri : quelles sont vos marques partenaires ?

Sasha Lanièce : Alderan est le partenaire majeur des Déferlantes. C’est le partenaire qui a signé dans une période économique compliquée pour deux bateaux et pour trois ans, ce qui est un fort engagement de leur part. Ils ont cru dès le début au projet de l’écurie Les Déferlantes, ils croyaient en nous et ils avaient envie d’aider nos engagements. On s’est tout de suite retrouvés sur des valeurs de la course au large. J’ai appris en courant, et forcément il y a eu des échecs et des difficultés, ma fierté est de ne jamais lâcher. On a parlé de ce parcours, on a parlé d’excellence car on vise la performance avec de très bons bateaux très bien entretenus et on s’entraîne au pôle principal de performance et de compétition nautique de Lorient. L’idée est d’aller chercher du résultat et une façon de faire avec une rigueur que l’on distille dans l’écurie dont on parle beaucoup avec les équipes d’Alderan.

Ça se passe hyper bien avec eux. C’est une société qui grandit vite, donc on grandit ensemble. Nous parlons déjà de la suite et à priori on ira loin ensemble. Chez Alderan, la plupart des gens ont à peu près mon âge qui est de 32 ans. Ils ont autour de 28/40 ans dans la majorité. Leur équipe est jeune et ils s’identifient. Nous avons un groupe Whatsapp qui nous permet de beaucoup échanger pendant les courses et ils m’encouragent. Ce matin j’étais chez eux pour leur montrer des maquettes de bateaux et prendre un café avec les équipes. C’est ce lien-là qui est beau. Lorsqu’on sponsorise le PSG, je peux imaginer que l’on n’a pas les joueurs du PSG tous les quatre matins pour prendre le café. On a la chance de rencontrer tout l’écosystème Alderan et ils viennent aussi naviguer.

Bruno Cammalleri : comment avez-vous rencontrer Alderan ?

Sasha Lanièce : Nous avions eu un contact par une connaissance professionnelle en commun qui m’avait sponsorisé. Cette personne avait parlé de moi à Rémy Bourgeon, président d’Alderan, et de mon projet. Je rencontre Alderan en janvier 2025 pour la première fois. J’effectue ma présentation et je leur diffuse ma vidéo. Rémy Bourgeon se tourne vers Benjamin Le Baut, directeur général d’Alderan, et lui dit : je crois qu’on y va ! A ce moment-là, je me dis qu’ils vont mettre autour de 10 000 €. Je leur propose un budget moitié-moitié vu que l’on cherchait aussi d’autres partenaires. Et en fait non, ils ont voulu prendre tout le bateau. J’ai répondu que ça coutait cher. De leur côté, ils m’ont dit qu’ils trouvaient l’idée géniale et ils ont pris tout le bateau pour trois ans. Et c’était parti ! Ça a tout de suite pris. Rémy est quelqu’un qui met de la joie et de l’ambiance dans ses équipes. Il a voulu faire une surprise, dans le sens où l’on n’a pas tout de suite annoncé le partenariat. Ils avaient un séminaire à la montagne un mois après notre rendez-vous. J’ai pris le train avec eux et Rémy m’a présenté à tout le monde comme la nouvelle recrue de l’équipe de communication. C’est seulement le soir après le dîner que j’ai pu faire mon pitch et dire qui j’étais. L’annonce a été un super moment.

Bruno Cammalleri : quel est le montant de ce partenariat ?

Sasha Lanièce : Cela varie un peu selon les années et selon ce qu’on met dans les budgets. On est autour d’un demi-million d’euros par an.

Bruno Cammalleri : quels sont vos autres sponsors ?

Sasha Lanièce : Nous avons un partenaire historique qui nous suit depuis cinq ans et qui s’appelle Mécasup, une entreprise installée dans le Loir-et-Cher. Ils sont spécialisés dans l’usinage de précision. Chez Alderan on est dans un hôtel particulier du Trocadéro et Mécasup c’est une usine du Centre de la France, c’est donc un contexte complètement différent. Ils ont des machines de malade et j’adore ça ! On passe du temps ensemble, ils me montrent leurs nouvelles pièces. Ils sont une vingtaine de personnes et je les connais tous très bien.

Nous avons des partenaires assez diversifiés. Le groupe Axtom qui a rejoint l’aventure juste avant la Transat l’année dernière a décidé de poursuivre le partenariat cette année.

On a le cabinet TechAndTrust Consulting, spécialisé en cybersécurité et analyse de données, ce qui fait bien écho à mon passé de data scientist.

Le Commissariat au Numérique de Défense (CND) nous soutient également. Il s’agit d’une entité du ministère des Armées. J’ai pu faire une conférence sur l’engagement devant les 150 plus hauts-gradés. J’ai commencé en disant que je ne vais pas me battre sur le front, mais que mon activité est quand même intéressante. J’ai parlé de solitude, de prise de décision, de résilience. Avec le CND, nous avons réalisé une série de vidéos sur les femmes et la tech.

Bruno Cammalleri : pouvez-vous nous donner des exemples de transferts de compétences et connaissances de votre carrière de scientifique à votre parcours dans la voile ?

Sasha Lanièce : Chaque formation m’a apporté quelque chose de différent. La prépa m’a apporté de la rigueur, une façon de travailler dont je me sers au quotidien et une énorme capacité de travail. On y apprend à travailler les soirs et le week-end sans se poser trop de questions. En école d’ingénieurs j’ai plutôt appris des connaissances techniques comme l’électronique, la gestion de l’hydrodynamique sur le bateau, les écoulements d’air dans les voiles. J’ai un sens physique et un sens pratique qui fait que lorsque je regarde mes voiles, je sais exactement ce que je vais chercher pour comprendre les équilibres sur le bateau. C’est un avantage d’avoir fait des études d’ingénieurs, de même que pour réparer un bateau ou l’entretenir. J’utilise mes connaissances d’ingénieurs des arts et métiers.

La thèse en biophysique m’a appris deux choses. On ne va pas se mentir, ça n’a pas été toujours facile. Ça m’a appris à apprendre. J’ai dû me mettre au niveau bac+5 et aller ensuite au niveau bac+8 dans un domaine que je ne connaissais pas du tout. Lorsque j’ai commencé la compétition en 2019 alors que je savais naviguer mais je n’avais jamais fait de compétition, il a fallu développer le même système d’apprentissage. J’arrivais dans les salles d’entraînement, et je voyais bien que les skippers et les coachs parlaient à un niveau +1000 alors que j’étais à un niveau +1. Je sentais bien que personne n’allait répéter les bases, et qu’il allait falloir les trouver toute seule dans son coin. La thèse m’a aussi appris la résilience, ce qui est important dans une course de vite accepter ses échecs et passer à autre chose pour avancer.

Bruno Cammalleri : comment se déroule votre préparation pour la Route du Rhum ?

Sasha Lanièce : Dans la préparation nous sommes très bien avancés parce que le bateau est prêt et moi-même je suis prête. On fait toujours beaucoup de sport pour se préparer car sur les courses on se fatigue beaucoup. Il est important de partir avec une grosse réserve de muscles. Sur tout ce qui est analyse de performances sur le bateau, c’est fait aussi par rapport à tout ce qui a été travaillé dans l’année. L’équipe de communication est à fond, et les partenaires aussi. Si le départ était pour demain on serait prêt ! Je suis quelqu’un qui anticipe beaucoup. Il faut aussi penser au fait qu’il y ait deux semaines de village avant la course, et les trois semaines de transat après pour ramener le bateau. La course est plus longue que ce qu’on peut voir dans les médias.

Bruno Cammalleri : quel regard portez-vous sur les avancées actuelles dans le sport féminin et l’entrepreneuriat féminin ?

Sasha Lanièce : Il y a énormément de progrès parce qu’il y a des choses qui changent et des femmes qui prennent des places. Arriver à faire changer les mentalités c’est beaucoup plus lent. On se heurte toujours à pas mal de préjugés. En tant que dirigeante d’entreprise, je gère des fournisseurs : je suis exigeante, ce qui est normal car je fais de la compétition de haut niveau. Si une voile est mal taillée, ou une poulie mal dimensionnée, ce n’est pas acceptable de courir en l’état. Quand c’est moi qui râle ça ne passe pas et ce n’est pas la même chose que quand c’est un skipper qui râle. J’ai l’impression de ramer deux fois plus fort. Il reste du travail à accomplir sur ce terrain-là. Quand c’est dur pour moi en tant que femme, je me dis que ce n’est pas grave et que Les Déferlantes ont une bonne raison d’exister. Il y a plein de débats et de discussions qui s’ouvrent sur les réseaux sociaux pour les jeunes femmes qui montrent des corps de sportives et on l’a vu avec Sydney Sweeney ou les athlètes qui demandent à ce qu’on les filme différemment. Il y a plein de discours super positifs qui touchent les jeunes de plus en plus.

On dit souvent que les femmes qui font du sport sont de très bons leaders, effectivement, ça développe des qualités et des facilités dans la prise de décision et de gestion du risque. L’entrepreneuriat suit. Mais lorsque je rencontre des clubs d’entrepreneurs, les femmes ont souvent des petites boîtes d’une ou deux personnes et les hommes des plus grandes sociétés. J’aimerais que cela s’équilibre.

Bruno Cammalleri : comment analysez-vous le basculement en cours dans l’univers du marketing sportif ?

Sasha Lanièce : Le marketing sportif a un bel avenir devant lui et nous avons fait le constat avec mon agence de communication. Les gens n’en peuvent plus d’avoir des publicités partout, sauf dans le sport où le public va vers le sport et les marques se retrouvent sous leurs yeux. C’est une belle façon de mettre en avant sa marque et parler de soi sans que ce soit trop lourd pour le public. Je suis persuadée que le sponsoring sportif va avoir de beaux jours devant lui. Une vraie transformation s’opère dans ce domaine, et notamment dans la course au large. On passe d’un sport où ce sont de vieux barbus qui font le tour du monde sans parler à personne à un sport où ça communique, avec des jeunes, avec des femmes, on fait des vidéos, c’est moderne… je pense bien sûr à Violette Dorange ou Clarisse Crémer.

Aujourd’hui, on prouve que ce n’est pas forcément celui qui arrive en premier qui gagne la course médiatique. Pour les partenaires c’est un vrai sujet car en voile il s’agit d’un gros investissement et les projets qui jouent la victoire coûte extrêmement chers. En IMOCA on peut atteindre 2, 4, voire 6 millions d’euros. Ce sont des sommes délirantes. Un projet comme Nico d’Estais avec Café Joyeux et Ibis, ce n’est pas un bateau gagnant mais il a un projet gagnant car c’est un projet magnifique qui a du sens. La course au bateau le plus cher et au skipper le plus performant n’est pas toujours le meilleur investissement.

Photos : Granit Racing

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