Vice-champion d’Europe de NASCAR à 22 ans, Paul Jouffreau roule avec le plus petit budget du championnat. Son père Frédéric, qui accompagne sa carrière, a bâti un modèle sans prospection commerciale : plus d’une cinquantaine de partenaires régionaux, cooptés les uns par les autres, qui se connaissent et font parfois des affaires ensemble. Entretien croisé en neuf questions.
Le week-end des 17 et 18 octobre, sur le circuit belge de Zolder, Paul Jouffreau a remporté les deux dernières courses de la saison de la NASCAR Euro Series, au volant de la Ford Mustang n° 3 du Team RDV Compétition. Septième du classement avant cette finale, il termine vice-champion derrière l’Italien Vittorio Ghirelli et s’adjuge le Junior Trophy pour la troisième année consécutive. Il compte désormais 13 victoires dans la série. Les rôles sont répartis dans la famille : Paul pilote, son père cherche les budgets. Nous les avons interrogés tous les deux le 23 octobre.

Sportsmarketing.fr : Comment construisez-vous le budget d’une saison d’EuroNASCAR, et quelle part en couvrent les partenaires ?
Frédéric Jouffreau : C’est ma partie. Chacun son rôle : Paul est derrière le volant, et moi j’essaie de lui trouver les budgets pour qu’il puisse y rester. J’ai toujours monté ses budgets sans mettre un centime de la famille.
J’ai eu la chance d’avoir des gens qui nous suivent depuis le karting. Je travaille dans la communication, j’ai beaucoup de réseau, et j’ai été vice-président du Stade Blayais Haute-Gironde, un club de rugby, pendant onze ans. Je gère Paul comme je gérais ce club. Je dis à mes nouveaux partenaires que je ne veux pas de one shot, parce que ça me met en perte. Je préfère les faire monter crescendo : je veux les fidéliser, et qu’ils aient un retour.
Et pour avoir un retour dans ce milieu, il y a une chose essentielle que peu de gens font : créer du lien entre les partenaires. S’il n’y a pas de lien entre les partenaires, il n’y a pas de budget. Ils doivent se retrouver, savoir pourquoi ils ont investi dans Paul et ce que cela leur apporte. Ma grande fierté, c’est que certains ont monté des structures ensemble. La semaine dernière encore, un apporteur d’affaires qui veut rejoindre l’aventure était avec nous. Dès le vendredi soir, nous avons dîné avec un de nos partenaires, parce que je savais que ça allait matcher entre eux. Et ça a matché.
On ne peut pas prendre de l’argent à quelqu’un et ne pas le voir de l’année. Ce n’est pas un club de foot ou de rugby : c’est une personne, un jeune. Et il faut raconter une histoire. Sans histoire, il n’y a pas de montage.

Sportsmarketing.fr : Pourquoi uniquement des partenaires régionaux : est-ce un choix ou une contrainte ?
Frédéric Jouffreau : Je n’ai pas encore réussi à séduire un groupe national, parce que je n’ai pas eu les clés : la porte d’entrée pour rencontrer le responsable de la communication ou du marketing. Avec nos PME, nous sommes beaucoup dans l’affect. À une grande marque, il faut apporter un vrai projet, un vrai programme. C’est un métier, et j’ai un handicap : je suis le papa. Je parle avec le cœur, mais il faut que ce soit présenté autrement. C’est pour cela que nous essayons de professionnaliser la structure autour de Paul.
Il faut aussi mesurer d’où nous venons. Paul a le plus petit budget du championnat : ceux contre qui il s’est battu cette saison mettent cinq à six fois plus que nous. Avant la finale, le champion a pu rouler quatre jours pour préparer sa voiture. Paul a eu une heure. Il a gagné les deux courses.

Sportsmarketing.fr : Le championnat est peu diffusé en France. Comment convainquez-vous une PME qui n’a jamais fait de sponsoring, et que lui vendez-vous concrètement ?
Frédéric Jouffreau : En général, un nouveau partenaire arrive parce qu’un partenaire nous l’a amené. Il n’y a pas de prospection pure. Ce sont des rencontres : les gens adhèrent à l’histoire ou n’y adhèrent pas. Je les invite souvent à venir voir une course et à rencontrer Paul, qui parle beaucoup mieux que moi. Je raconte d’où nous venons, et son palmarès.
Un exemple. Quelqu’un de notre entourage m’a présenté un franchisé McDonald’s qui exploite 12 restaurants. Il nous a reçus pendant l’inauguration de l’un d’eux : « C’est vous, le papa qui harcèle tous les McDo pour son fils ? Qu’est-ce qu’il a de particulier ? » Je lui ai simplement répondu : vous embauchez beaucoup de jeunes, venez le voir, voyez comment il mène ses études à côté, comme il est assidu. Je ne vous demande rien. Il a été tellement surpris qu’il est devenu un gros partenaire. Il a aussi fait intervenir Paul en conférence, la dernière fois devant environ 500 de ses 700 salariés, sur la génération Z, avec la navigatrice Violette Dorange et Marko Gazzotti, joueur de l’UBB. Elle a duré près de deux heures, et personne ne voulait partir : tous voulaient poser des questions et faire des photos. Paul parle aussi trois langues : il peut tenir une conférence en français, en anglais ou en espagnol. Pour des chefs d’entreprise, cela compte.
Paul Jouffreau : Nous avons aussi le meilleur ratio de podiums de l’histoire de la série. Cela nous donne une vraie image de régularité au plus haut niveau.
Note : Selon les chiffres de son entourage, vérifiés auprès du championnat, Paul Jouffreau signe en moyenne huit podiums par saison sur ses trois saisons en Pro, qui comptent chacune douze courses. Derrière lui, l’Israélien Alon Day totalise 51 podiums répartis sur huit saisons, soit 6,4 par saison.
Sportsmarketing.fr : Qu’est-ce que ce titre de vice-champion va changer dans vos discussions avec les partenaires pour 2027 ?
Frédéric Jouffreau : La régularité. En trois saisons chez les pros, Paul a été deux fois vice-champion et une fois troisième, et il a remporté trois fois le Junior Trophy. C’est une ligne de CV qui en impose. Nous étions septièmes avant la finale : écrire « 7e du championnat 2026 » ou « vice-champion », ce n’est pas la même chose.
Sportsmarketing.fr : Ce titre peut-il vous ouvrir la porte des grandes marques qui vous manquent ?
Frédéric Jouffreau : Je sens un frémissement très important autour de Paul. Nous faisons partie d’un club d’affaires à Paris, le Sports Business Club, où des marques reconnues commencent à s’intéresser à lui. Ses résultats nous valent aussi des sollicitations d’autres équipes. Et grâce aux médias, on parle de plus en plus de Paul.

Sportsmarketing.fr : Paul, sur la saison écoulée, qu’as-tu fait concrètement pour tes partenaires ?
Paul Jouffreau : Dès qu’on parle d’argent, je ne suis pas à l’aise : c’est pour cela que papa gère. J’ai une relation plus amicale avec mes partenaires. Après une course, je passe beaucoup de temps avec eux : on boit un verre ensemble, sans alcool bien sûr, on échange.
Il peut aussi y avoir des liens professionnels. J’ai un bac+3 en métrologie, la science de la mesure, et l’un de mes partenaires travaille dans la charpente métallique, le domaine de mon stage. Je lui ai demandé si nous pouvions imaginer quelque chose ensemble. Mais j’ai tout de suite dissocié les deux : je ne veux pas qu’il me prenne parce que je suis le pilote qu’il sponsorise. Si je viens chez lui, c’est que j’y crois professionnellement, et je veux mériter ma place. Avec un autre partenaire, qui développe des intelligences artificielles, nous créons depuis trois ou quatre mois une IA de coaching en sport automobile. J’ai moi-même une société de coaching.
Papa me l’a inculqué : je ne peux pas imaginer un sponsoring qui ne soit pas gagnant-gagnant. Nous demandons de l’argent, mais nous voulons rapporter le plus de valeur possible en retour. Nous avons aujourd’hui plus d’une cinquantaine de partenaires, et depuis le karting, ceux qui ont arrêté se comptent sur les doigts d’une main. Si nous ne faisions que prendre de l’argent, ils partiraient.
Sportsmarketing.fr : Tu es aussi coach, et tu cours sur simulateur. Quelle place cela prend-il, y compris auprès de tes partenaires ?
Paul Jouffreau : Le simracing nous a permis de garder des partenaires qui, pour leur image environnementale, ne financent que cette partie. Je roule sur iRacing, un simulateur où courent aussi des pilotes professionnels : j’y ai déjà affronté Max Verstappen, Kimi Antonelli ou Fernando Alonso. C’est très professionnel, il faut un vrai simulateur et un certain niveau. Parmi les centaines de milliers de pilotes inscrits, j’ai figuré dans le top 200 mondial, alors que je ne peux pas y passer dix heures par jour comme ceux que j’affronte. Quand je ne travaille pas, je peux y passer huit heures par jour pendant plusieurs jours pour préparer un circuit. Au-delà de la technique, cela m’aide surtout à rester dans une mentalité de compétition : aller chercher le dixième en qualification, me battre contre de vrais humains, qui ont des réactions humaines.
Le coaching est moins régulier : parfois une séance par mois, parfois trois, parfois aucune pendant deux mois. La plupart de mes clients sont des gentlemen drivers qui veulent profiter de leur belle voiture sur piste, en sécurité. J’ai aussi quelques jeunes pilotes qui visent la performance pure : il y a deux semaines, j’étais à Silverstone pour coacher un pilote de 15 ans. J’adore ça, pour les valeurs de partage.

Sportsmarketing.fr : Ce modèle peut-il tenir à l’échelon supérieur, là où il faudra beaucoup plus d’argent pour avoir un volant ?
Frédéric Jouffreau : La seule limite, c’est l’interlocuteur. Plus nous monterons dans la hiérarchie des groupes, plus nous risquons de tomber sur quelqu’un de trop « business ». Je fonctionne à l’empathie, avec les équipes de mon entreprise comme avec les partenaires de Paul. Si l’interlocuteur adhère à l’histoire et à notre fonctionnement, cela ne peut que marcher, et il en retirera une belle image. Mais face à quelqu’un de trop business, je ne suis pas sûr que cela ne casse pas quelque chose. C’est ma crainte. Paul finira aussi par se gérer lui-même, et la personne qui me remplacera sera sans doute ma fille : il est important de garder un lien familial pour le protéger.
Paul Jouffreau : La méthode est amenée à évoluer : ce qui marche aujourd’hui ne marchera peut-être pas demain. Nous ne gérons pas du tout nos partenaires comme à mon arrivée en NASCAR, ni comme en karting. Il faut s’adapter aux opportunités. Mais il faut garder le côté humain, à une époque où l’humain est de moins en moins au centre des discussions. Sur les week-ends de course, nos partenaires sont ébahis par l’expérience humaine, plus encore que par le fait de m’avoir aidé à gagner.

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